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Nicola Solomon, Directrice générale, Society of Authors, Londres

J’appartiens à la Société des auteurs d’Angleterre qui compte environ 9 000 membres. Pour être membre de la Société des auteurs, il faut être un auteur professionnel, cela n’est pas lié au montant de la rémunération, il suffit d’avoir un contrat de publication avec un éditeur traditionnel ou un contrat avec un agent comme ce peut être le cas en Allemagne. Beaucoup d’auteurs en Angleterre – mais pas tous – ont un agent dont le montant de la prestation est relativement identique à celui de la France, environ 15 % de la rémunération de l’auteur.

Les auteurs associés sont ceux qui n’ont pas encore le statut d’auteur professionnel. Nous avons une situation très différente en Angleterre. Nous constatons avec le numérique que c’est un peu le Far West et que les auteurs ont besoin de protection. C’est pour cela que nous avons inventé ce nouveau statut d’auteur associé afin de donner cette protection à de jeunes auteurs qui ne sont pas encore des auteurs professionnels. Mais la plupart de nos membres sont en majorité des auteurs professionnels.

Quelles sont les similitudes et les différences entre le Royaume-Uni et la France ?
La taille des marchés est semblable. L’édition au Royaume-Uni compte pour 4 % de l’édition mondiale, en France peut-être 3 %, ce qui correspond à la taille de la population des pays respectifs. Il s’agit là des chiffres de l’année dernière, les nouveaux chiffres ont été publiés après que j’ai eu préparé cette intervention ; mais il est intéressant de voir la différence de changement entre 2012 et 2013. Une des choses que nous observons très clairement, et dont nous verrons la pertinence tout à l’heure, est la différence de revenus des éditeurs. En France nous avons dit que la chute avait été de 3 % – ce qui est une somme –, mais cela ne veut pas dire que cela nous empêche de payer les auteurs. Au Royaume-Uni les revenus des éditeurs sont stables, ni chute ni augmentation. Mais ce qui est très différent au Royaume-Uni c’est qu’au-delà de notre marché national, nous avons 1,5 milliard d’euros d’édition en exportation, ce qui veut dire que le Royaume-Uni est le plus grand éditeur à l’export. Cela veut dire que les revenus qui rentrent au Royaume-Uni sont très importants. Nous n’avons pas de loi qui fixe les prix, nous n’avons même pas de loi qui protège les auteurs.

Notre marché numérique est très différent. Au Royaume-Uni, 16 % de nos ventes de livres sont numériques, cela monte à 40 % pour la fiction adulte ; ce qui veut dire qu’il faut vraiment gérer cette différence de distribution et ce changement de marché. D’après ce que j’ai entendu cet après-midi, je pense que nos sentiments à propos des rémunérations sont semblables aux vôtres. Vous avez l’impression en Angleterre que les éditeurs prennent une plus grosse part des droits surtout quand il s’agit des droits numériques. Comme les éditeurs ne savent pas ce qui va se passer, ils gardent les droits en prévision. De plus, les prix de vente des livres sont en chute libre parce qu’il n’y a pas d’accord sur le prix des livres. Mais l’année dernière, nous avons décidé de lancer une étude importante pour savoir si nos impressions reflétaient vraiment la réalité.

Qui a participé à cette étude ?
J’ai entendu que vous alliez faire une étude en France où il était question de savoir comment mobiliser les auteurs. Nous avons proposé un prix à gagner, cinq personnes ont gagné 100 livres. C’est comme cela que nous avons pu mobiliser 2 500 participants. Vous voyez que payer les chercheurs, ça marche.

Il y avait 2 500 participants dont 40 % étaient des femmes – c’était peut-être un petit peu bas, mais juste –, 17 % avaient moins de 44 ans, 54 % avaient entre 45 et 64 ans et 29 % avaient 65 ans et plus. Cela correspond à ce que l’on sait du marché de l’édition. Les gens ont tendance à être relativement âgés quand ils commencent à publier. La première publication se fait généralement vers 40 ans. Il y avait deux types de participants : des auteurs professionnels – encore une fois non pas par rapport aux revenus, mais par rapport au temps dédié à l’écriture –, et les auteurs qui ne sont pas auteurs à plein temps. Nous avions la possibilité de comparer cette étude avec une autre réalisée en 2005.

En 2005, 40 % des auteurs gagnaient leur vie uniquement par leur travail. En 2013, ce chiffre avait chuté jusqu’à 11,5 % ; ce qui est absolument terrifiant. Les revenus médians ont baissé de 12 300 £ à 11 000 £. Cette baisse des revenus correspond à 29 % par rapport à 2005, alors que les revenus des éditeurs sont stables ainsi que leurs bénéfices. Et malgré tout ce que disent les éditeurs, il ne s’agit pas seulement d’un marché plus complexe pour eux. Dans l’univers numérique, les éditeurs gagnent beaucoup plus que dans l’édition papier. Et pourtant, les auteurs gagnent 29 % de moins.

Ont-ils les moyens de continuer à écrire ?
Eh bien non ! Il y a une chute importante du nombre d’auteurs à plein temps. Alors qu’un célibataire au Royaume-Uni a besoin de 16 860 £ – ce qui correspond à un niveau de vie moyen –, un auteur professionnel, lui, en moyenne, ne gagne que 11 000 £, ce qui veut dire 40 % de moins. Écrire est un luxe et cela a toujours été un luxe, mais la situation devient critique en Angleterre. Quand nous regardons les chiffres pour ce que j’appelle « tout auteur » – là vous avez les chiffres de 2000, 2005 et 2013 –, vous voyez que ces chiffres en termes réels sont descendus de 6 000 £ en 2000 à 4 000 £ en 2005 et 2013. En termes absolus et en termes réels, il y a eu une réduction de 28 % depuis 2000 et de 19 % depuis 2005.

J’aimerais faire une suggestion. Nous sommes tous dans le même bateau ici. Il est vrai que nous devons travailler ensemble avec les éditeurs, mais moi je dirais que dans ce bateau les éditeurs sont en première classe et leurs pieds ne sont pas encore mouillés alors que les auteurs sont dans le fond en train de se noyer. Si les éditeurs ne font rien, le bateau va couler et les auteurs seront noyés en premier ; mais les éditeurs juste après. L’édition numérique est le troisième secteur au Royaume-Uni, juste après les livres et les magazines, et les ventes sont en train d’augmenter. Ce qui correspond à la stabilité observée pour les éditeurs.

Que se passe-t-il pour ceux qui ne sont pas publiés ?
Parce que les éditeurs doivent publier de moins en moins d’auteurs, ils ne payent pas les à-valoir comme avant. Nous avons trouvé que 25 % de nos auteurs font de l’autoédition, car cela est très facile et très peu coûteux. Ce qui est vraiment intéressant c’est que souvent ce sont des oeuvres d’auteurs plus âgés. Et généralement le retour est de 40 %. On a tendance à dire que ce qui est autoédité ne se vendra pas, mais en réalité… C’est vrai qu’il est difficile de comparer, car on parle d’un investissement personnel de l’auteur, donc on dit : « Vous avez vendu pour tant, mais vous avez payé tant pour faire imprimer votre livre. » Mais en comparant ce qui est comparable, il y a un rendement et 86 % de ceux qui se sont autoédités ont déclaré qu’ils recommenceraient.

En ce qui concerne les contrats, comme il n’y a aucune protection, tout se passe autour de la table de négociation, et le fait que les auteurs gardent leurs droits d’auteur les met dans une position de force. Les meilleurs contrats sont des contrats où les droits cédés sont clairement définis. Notre association propose du conseil et, moyennant rémunération, nous pouvons vérifier des contrats. Nous vérifions environ 1 000 contrats par an ce qui nous donne une bonne vision de ce qui se passe en Angleterre. Il y a 57 % des sondés qui ont répondu qu’ils possédaient une clause de récupération de leurs droits et 38 % nous ont déclaré avoir utilisé cette clause. Généralement, comme en France, ces droits sont cédés pendant 70 ans, c’est-à-dire à une période qui correspond à la vie de l’auteur. Mais il y a également des clauses qui définissent que, si les ventes ne sont pas suffisamment importantes, on peut récupérer ces droits. Cette clause a été utilisée par 38 % des auteurs anglais et 70 % de ces auteurs disent avoir gagné plus de revenus à la suite de la récupération de ces droits. Ce que l’on ne voit jamais, ce sont des clauses qui définissent les termes selon lesquels les droits peuvent être récupérés, et nous pensons qu’il serait très important d’inclure ce point. Mais comme je l’ai dit, il y a beaucoup d’éditeurs qui gardent les droits parce qu’ils se demandent comment va évoluer le monde de l’édition, mais en réalité ils n’en font rien. J’ai eu une conversation avec un éditeur à qui un auteur avait demandé la récupération de ses droits, ce qui lui avait été refusé ; alors que, sur cinq livres publiés, l’auteur n’avait reçu que 5 £ depuis cinq ans. J’ai fini par écrire une lettre à l’éditeur lui disant qu’il était honteux qu’un éditeur de cette taille garde des droits pour gagner aussi peu et que cela n’avait aucun intérêt pour lui.

Voilà quelques points de comparaison entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.
Il s’agit ici des résultats d’une étude faite en Europe. Une des conclusions était que les différences de systèmes nationaux se faisaient aux dépens des auteurs. La position de faiblesse des auteurs est généralement ignorée, les contrats sont établis pour la durée de vie de l’oeuvre, mais en réalité il ne se passe rien suite à ces contrats. La conclusion est que ces lois concernant les droits d’auteur ne sont efficaces pour personne. Il est dans l’intérêt de tout le monde, de toutes les parties, que ces droits puissent évoluer afin d’être utilisés.

D’après nous, les auteurs vivent dans un monde où ils doivent agir rapidement. Les éditeurs disent qu’ils sont de gros navires qui ne peuvent pas changer de cap rapidement. Les auteurs eux sont de petits bateaux qui peuvent négocier et être très réactifs ; il leur appartient de trouver des innovations, de nouvelles idées qui pourraient générer des revenus pour tout le monde ; mais ils n’ont pas le droit de le faire.

C’est pour cela que nous voulons établir des contrats clairs et justes avec des termes équitables. Nous travaillons tous ensemble au sein de l’Union européenne, à l’OMPI pour améliorer cette situation.

Alors que faisons-nous ?
Nous sommes convaincus qu’il faudrait avoir une législation au Royaume-Uni, un peu comme celle qui existe en France afin d’avoir de meilleurs contrats, une meilleure rémunération, une meilleure transparence pour garantir les modes d’exploitation pour chaque situation. Qu’il y ait des clauses de restitution des droits, des clauses qui permettraient à un auteur de profiter d’une vente inattendue et une législation qui définirait les abus de contrats. Nous avons une législation concernant les abus de contrats qui protège tout le monde, sauf ceux qui créent de la propriété intellectuelle qui, eux, en sont exclus.

Que pouvons-nous faire ?
Il y a l’activité de lobbying au plan national, européen, et à l’OMPI. Je pense que ce type de changement est dans le temps. Je crois que tout le monde comprend maintenant que le développement de l’Europe dépend de la créativité de chaque membre. Si nous perdons notre créativité, nous allons perdre des revenus provenant de l’export. Nous ne serons jamais des pays de production, les pays européens sont des pays de créativité. Il y a également un point concernant l’éducation. Des auteurs viennent me voir en me disant : « Que pensez-vous du contrat que je viens de signer ? » Et j’ai toujours envie de répondre : « Ça n’a vraiment plus d’importance si vous avez déjà signé le contrat ! » Nous voulons rappeler à tous les auteurs qu’ils devraient venir nous voir, nous demander conseil pour trouver le moyen de négocier. Nous négocions nous-mêmes avec les éditeurs pour des comptes individuels et collectifs, nous négocions avec la BBC, nous avons des traducteurs – et il existe des traducteurs anglais malgré ce que nous avons entendu tout à l’heure. Et nous allons continuer à négocier avec les éditeurs bien qu’ils n’aiment pas cela. Actuellement il y a beaucoup de petits éditeurs qui émergent et qui ne sont pas des éditeurs de livres papier ; ce sont des éditeurs de livres numériques et ces publications ne sont couvertes par aucune réglementation. Nous sommes en position de négocier avec les grands éditeurs qui acceptent de nous parler, mais pas avec tous ces petits éditeurs qui se multiplient. Nous n’avons aucun contrat, aucun système de traçage. Certains de ces éditeurs sont des autoéditeurs qui ont publié leur propre livre, qui ont trouvé que c’était facile à faire et ont commencé à proposer leurs services aux autres, mais cela n’est pas un modèle durable.

Voilà, c’est à peu près tout ce que je voulais vous dire et, pour conclure, je citerai Philip Pullman notre président : « One principle remains unchanged: authors must be paid fairly for their work. Any arrangement that doesn’t acknowledge that principle is a bad one, and needs to be changed. That is our whole argument. » « Un des principes qui reste inchangé : les auteurs doivent être payés de manière juste pour leur travail. Tout arrangement qui ne reconnaît pas ce principe est mauvais, et doit être changé. Tel est notre argument. »

Voilà ce que je voulais partager avec vous.

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