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♦ Marie Sellier
J’accueille ici Vincent Montagne, le président du Syndicat national de l’édition. Nous nous connaissons bien, nous avons eu l’occasion de négocier pendant plusieurs années sur le contrat d’édition à l’ère numérique. Une négociation qui a abouti à un bel accord historique, qui va trouver sa transposition législative dans les jours qui viennent. Nous nous en réjouissons parce que cela fait un an et demi que nous attendons de retrouver dans nos contrats ces clauses que nous avons négociées. Actuellement l’ordonnance est au Conseil d’État en lecture et va passer en assemblée générale le 30 octobre. À la fin de l’année, cette ordonnance sera publiée et les contrats des auteurs seront enfin modifiés. Dans le cadre de nos négociations nous n’avons que très peu parlé de la rémunération, nous avons un peu élargi l’assiette en spécifiant qu’aucun revenu ne serait exclu de celle-ci, y compris les revenus de la publicité et nous avons un tout petit peu parlé du forfait en disant que le forfait n’était pas exclu, mais qu’il devait être encadré. J’ai un certain nombre de questions très précises à vous poser dont la première est une question basique. Peut-on aujourd’hui négocier son contrat ? Et en particulier peut-on négocier la rémunération ?

♦ Vincent Montagne
Je vous remercie de me permettre de parler ici dans ce contexte de la Société des Gens de Lettres. Ce qui m’a frappé lors de nos négociations, c’est le fait que, pour arriver à conclure, au travers du conseil permanent des écrivains, nous avons regroupé des auteurs de formations et d’horizons différents, nous nous sommes adressés à des maisons de presse et d’édition, parce qu’il n’y avait pas uniquement l’édition de livres, mais aussi les graphistes, les photographes… Il y avait, si je me souviens bien, 16 associations regroupées dans le CPE et nous avons essayé de trouver un accord le plus large possible, mais également le plus efficace. Nous sommes dans une économie contractuelle, libre et interpersonnelle entre un auteur et un éditeur. Nous sommes dans une économie administrée, c’est-à-dire que nous sommes dans une économie dans laquelle — depuis la loi de 1957 jusqu’au contrat qui sortira en janvier —, il y a une complexité entre le code de la propriété intellectuelle et le code des usages dont on nous dit qu’il est totalement contractuel, mais en réalité il se raccroche au code de la propriété intellectuelle de telle façon qu’il est pratiquement de l’ordre législatif. Tout cela est complexe et nous avons essayé de régler un certain nombre de problématiques que la loi de 1957 ne pouvait pas régler puisqu’elle était simple et s’appliquait ainsi : prix public hors taxes multiplié par la quantité vendue et taux, c’était très simple. Nous avions une base commune. Aujourd’hui la question demeure celle de la relation entre un auteur, personne physique, et un éditeur qui représente plutôt une personne morale. Le contrat est donc bordé, il est extrêmement clair, il pose et il règle un certain nombre de questions. il ne les règle pas toutes, mais oui, l’auteur a la capacité de pouvoir négocier aujourd’hui dans ce cadre qui est très ferme à la fois pour lui et pour l’éditeur. J’ai l’impression que nous l’avons encadré encore plus pour les éditeurs, ce qui me paraît être un point clé, mais je pense que nous y reviendrons notamment sur la reddition des comptes.

♦ Marie Sellier
Dans le nouveau contrat.

♦ Vincent Montagne
Voilà. Dans cet aspect contractuel, il y a une part de négociation qui est sur la rémunération, le taux, les à-valoir voire la suppression ou le rajout de certaines clauses. Cette liberté demeure. Combien y a-t-il d’auteurs qui vivent à 100 % de leur oeuvre ?

♦ Marie Sellier
C’est très difficile à dire. Il y a ceux qui sont affiliés à l’AGESSA et qui sont des auteurs professionnels donc il y a un critère de professionnalisation. Mais nous savons que le seuil pour s’affilier à l’AGESSA est de 8 400 € par an. Est-ce qu’on vit avec 8 400 € par an ? Il est donc extrêmement difficile de savoir exactement, d’où l’importance de cette étude que nous attendons, que nous appelons de nos voeux et qui va nous permettre de chiffrer et de savoir combien il y a d’auteurs professionnels. Nous savons que pour ceux qui vivent de leur plume – moi je connais bien le secteur de la jeunesse où il y a beaucoup d’auteurs, d’écrivains et d’illustrateurs, qui vivent de leur art – c’est de plus en plus difficile. Sans les activités périphériques, ils ne pourraient pour la plupart plus en vivre.

♦ Vincent Montagne
Si je me souviens bien des chiffres, nous avions évoqué le fait qu’il y avait un million d’auteurs en France environ. Ce chiffre est énorme ; il y a donc une immense partie de ces auteurs qui ont une autre activité sinon ils ne peuvent pas en vivre. Ce qui m’amène à dire que naturellement nous faisons des contrats contraignants pour un certain nombre d’auteurs pour qu’ils en vivent, mais il y a un phénomène entonnoir pour ces centaines de milliers d’auteurs ; le SNE compte 660 adhérents et la moitié de ces adhérents éditeurs font moins de 300 000 € de chiffre d’affaires par an. Il faut rapporter cette proportion au fait que les auteurs qui vivent totalement de leur oeuvre et qui aujourd’hui sont peut-être en difficulté dans certains cas représentent une minorité. Nous sommes dans un schéma dans lequel ce phénomène entonnoir a des effets totalement asymétriques qui sont qu’un éditeur a plus de poids qu’un auteur. C’est inéluctable.

♦ Marie Sellier
C’est clair !

♦ Vincent Montagne
Il est très important de le rappeler, car nous sommes dans ce contexte économique-là qui justifie que nous sommes contraints d’équilibrer les choses.

♦ Marie Sellier
Nous sommes tous d’accord, il faut des contrats. Mais certains d’entre nous avaient l’impression qu’il était difficile de négocier ces contrats qui sont présentés comme gravés dans le marbre et en particulier qu’il était extrêmement difficile de faire bouger la rémunération, les pourcentages, les à-valoir. Nous allons passer à une seconde question qui est toujours liée à cette rémunération. Tous les auteurs ne sont pas logés à la même enseigne et heureusement. Mais nous voyons actuellement de grandes disparités en fonction des secteurs. Prenons l’exemple d’un roman édité en littérature générale qui va permettre à son auteur de toucher 10 % de droits. Pour un roman jeunesse, une édition grise sans illustration, le pourcentage va être de 5 %. Comment une telle différence se justifie-t-elle encore aujourd’hui ?

♦ Vincent Montagne
Premièrement, notre économie se réfère au prix public hors taxes. Nous avons un taux qui semble bas, si nous le comparons à celui de l’économie anglo-saxonne, qui n’est pas basée sur le prix HT du livre mais sur le chiffre d’affaires net. Il faudrait multiplier ce taux par plus de deux pour pouvoir comparer. Donc il est aussi important de voir que nous sommes sur des taux entre 10 et 25 % et non pas entre 5 et 10 %. C’est un élément clé parce que nous faisons souvent des analyses comparatives assez importantes. Il y a un autre critère important à voir, c’est le rapport entre le coût auteur brut pour un livre et le prix de vente. Je m’explique : dans la littérature jeunesse ou en bande dessinée, le coût de l’auteur est très supérieur à ce que l’auteur principal fait. Si vous le rapportez dans le juridique, il est de 6,5 %, dans la jeunesse il est de 13 %, et dans la bande dessinée il est de l’ordre de 22 %.

♦ Marie Sellier
Je crois que je n’ai pas bien compris.

♦ Vincent Montagne
Entre la maquette, les illustrations, le lettrage, le graphisme…

♦ Marie Sellier
Je parlais justement d’un livre sans illustration. Je parlais de gris à gris. C’est Pierre Marchand qui parlait des livres gris ne contenant que du texte. Les livres illustrés, c’est autre chose. Donc pour un roman, livre gris à livre gris, pourquoi une telle disparité ?

♦ Vincent Montagne
Il y a un autre phénomène que nous devons avoir en tête : la littérature générale se comporte de façon individuelle. Quand nous lançons un livre, c’est un one shot. Dans bien des cas, la littérature jeunesse s’inscrit dans une collection qu’il faut aussi implanter. Il s’agit d’un investissement sur plusieurs années, particulièrement en bande dessinée, domaine que je connais mieux…

♦ Marie Sellier
En BD, les pourcentages sont les mêmes, il n’y a pas ce problème. c’est 10 % également ?

♦ Vincent Montagne
La bande dessinée est très différente, car nous payons les auteurs à la planche en avance. Il y a une décorrélation entre ce que l’on paye en valeur absolue au départ – qui est très important –, et qu’on ne rentabilisera jamais sur un premier album. Cette année, nous sortons 50 albums numéro 1. Ces 50 albums sont évidemment structurellement en perte, ce qui ne nous empêche pas de rémunérer les auteurs. La littérature jeunesse s’adressant à des jeunes, le prix de vente est de 13 € plutôt que de 22 €. Peut-être que le pourcentage est plus faible, mais l’équilibre économique de ce livre-là est plus faible aussi.

♦ Marie Sellier
C’est un peu la double peine encore une fois pour l’auteur. Le prix est plus bas et le pourcentage aussi. Vincent Montagne Je peux imaginer qu’un auteur de littérature jeunesse qui a réussi économiquement saura renégocier un taux supérieur à 5 % ! Marie Sellier Il est extrêmement difficile de renégocier les taux. Mais passons au point suivant.

♦ Vincent Montagne
Mais c’est un sujet important parce que la littérature jeunesse s’exporte, donc il y a des droits annexes importants, elle est plutôt en croissance…

♦ Marie Sellier
C’est un livre sur cinq actuellement qui est vendu en jeunesse. Et effectivement, c’est un modèle économique différent et tout à fait particulier. On dit généralement que c’est historique, mais quelquefois il faut que l’histoire évolue. Moi, je n’ai jamais compris ce modèle, c’est pour cela que je posais la question.

♦ Vincent Montagne
Je pense qu’il faut rapporter cela au taux d’échecs. J’entendais que l’éditeur en Allemagne de Patrick Modiano disait que, chez eux, le taux d’échec était de 95,5 %.

♦ Marie Sellier
Un échec, c’est un livre qui ne se vend pas ?

♦ Vincent Montagne
C’est un livre dont l’économie générale est en perte. Un éditeur investit sur des auteurs et chaque auteur participe lui aussi à cet investissement en cofinançant les à-valoir perçus qui n’auront pas été rentabilisés. Un éditeur a fait le choix de cet investissement et il doit assumer cette perte, sinon il ne paye pas les autres. C’est un équilibre économique.

♦ Marie Sellier
Oui, bon !

♦ Vincent Montagne
Soit on parle d’amour et d’édition, soit on parle chiffres.

♦ Marie Sellier
Absolument, nous avons choisi de parler chiffres, de montrer l’envers des choses, mais il est vrai que c’est quelquefois désagréable.

♦ Vincent Montagne
Il y a actuellement 75 éditeurs qui sont en vente et qui sont donc en perte, et la moyenne de la rentabilité de l’édition est inférieure aujourd’hui à 3 %. S’il y avait des marges considérables de résultat à transférer, nous le ferions.

♦ Marie Sellier
Mais ne pensez-vous pas qu’il y a un petit peu trop de livres sur le marché ? Lors de la précédente table ronde, Mathieu Simonet a donné un ordre de grandeur intéressant : à chiffre d’affaires égal et volant de droits d’auteur identique, on constate une production qui a doublé.

♦ Vincent Montagne
Faut-il publier moins d’auteurs ? Cela se retourne aussi contre la production. Nous n’avons jamais eu autant d’auteurs qui frappent aux portes et qui ont envie d’écrire.

♦ Marie Sellier
Mais tout le monde écrit son livre !

♦ Vincent Montagne
Oui, c’est certain et l’autoédition est une bonne réponse. Soit l’éditeur a une capacité professionnelle à transformer et peut-être faire un jour un Prix Nobel d’un jeune auteur qui arrive. Soit il lui apporte quelque chose, soit il n’apporte pas ce service-là de conseil, de promotion, de développement de ventes à l’étranger. L’autoédition est alors une réponse pour beaucoup d’auteurs qui veulent écrire un livre et qui probablement en écriront un seul dans toute leur vie, parce qu’ils veulent l’écrire. Peut-être que parmi eux se trouve le prochain Prix Nobel ?

♦ Marie Sellier
Mais est-ce que l’autoédition va réduire la quantité de livres sur le marché ? Il va y avoir de plus en plus de livres autoédités.

♦ Vincent Montagne
Que faire ? Faut-il empêcher les auteurs d’écrire ? C’est un peu compliqué à vivre !

♦ Marie Sellier
Nous avons parlé tout à l’heure de l’Allemagne où un pourcentage minimum de droits d’auteur a été négocié avec une dizaine de maisons d’édition, et où cela semble assez bien appliqué. Ne serait-ce pas une bonne idée pour la France que de relancer une négociation visant à établir un minimum garanti ?

♦ Vincent Montagne

Je savais qu’il y avait un piège. Les Allemands ont fait ce qu’ils ont appelé une recommandation avec un taux minimum de 8 à 10 %. Et ce taux est applicable sur les oeuvres de fiction qui ne sont pas des premiers romans, qui ne s’appliquent pas à la littérature jeunesse ni au livre pratique... enfin, c’est très parcellaire, très particulier et il se trouve – car cela fait un certain temps qu’il est en application –, que cela a créé des effets pervers très compliqués, notamment dans la problématique des traductions. Je ne sais pas bien pourquoi mais les traductions en Allemagne se sont effondrées puisqu’en sept ans c’est moins 75 % et c’est lié à ce taux.

♦ Marie Sellier
Ah bon ?

♦ Vincent Montagne
Il faudra que nous creusions, car je ne sais pas exactement. mais sincèrement, j’ai envie de dire simplement qu’à trop administrer la relation auteur/ éditeur cela s’est retourné en l’occurrence contre les auteurs allemands. Il faut donc être prudent. Je ne sais pas si la solution est d’imposer un taux. Je crois que la vérité se situe dans la négociation et dans l’appréciation de cet équilibre en sachant qu’on vient de vivre trois années de baisse en bande dessinée et qu’on sent cruellement l’effet de l’importance que l’on donne à la rémunération des dessinateurs. Cela pèse extrêmement lourd dans ce compte d’exploitation parce qu’il n’y a plus de croissance. Or je crois ne jamais avoir vu que nous baissions les taux.

♦ Marie Sellier
Et pourtant si, il y a une baisse tendancielle des taux et des à-valoir actuellement. Il y a quelques années en littérature générale ceux-ci se montaient à 10 % ; il est de plus en plus souvent proposé à 8 % aux auteurs. On l’a vu dans les chiffres du baromètre SCAM-SGDL : la majorité des auteurs ne touchent pas 10 % de droits, mais bien moins. C’est très problématique, car cette baisse structurelle est assortie à une baisse des tirages. La situation des auteurs est critique actuellement.

♦ Vincent Montagne
Je n’ai pas cette expérience-là de baisse, mais je voudrais simplement dire qu’effectivement les ventes sont plus faibles, que les mises en place le sont aussi. C’est dû à une autre partie de la problématique qui est que les fonds ne restent plus en librairie. Le retour est très important et les libraires ont besoin de reconstituer leur trésorerie pour faire face aux afflux de nouveaux titres. C’est ce que nous disions, il y a peut-être trop de titres, mais cela est aussi le signe d’une vitalité et d’une créativité éditoriale. Je ne vois pas comment on peut régler ça autrement que par l’équilibre de l’offre et de la demande.

♦ Marie Sellier
Nous savons très bien que le métier d’auteur est un métier à risques. Nous savons très bien que, si nous ne vendons pas nos livres, nous ne serons pas payés. Il y a certains auteurs qui touchent des à-valoir conséquents, mais la majorité des auteurs en perçoivent de tout petits, et il y a aussi des auteurs qui n’en touchent pas du tout. Cette histoire de droit proportionnel implique que l’auteur prend son risque. En revanche, si le livre se vend bien, il va toucher quelque chose, donc rien ne justifie que le montant des droits baisse. Si un livre se vend, il génère de la valeur et la valeur doit être répartie, non ?

♦ Vincent Montagne
C’est-à-dire qu’il y a aussi des taux progressifs en fonction des seuils de ventes et le fait que les ventes baissent engendre une baisse aussi de la rémunération parce que nous n’atteignons pas les taux au-dessus. Je crois que c’est toute une économie générale, mais si le taux de retour est élevé… Le premier qui assume cette perte c’est quand même l’éditeur qui est en bout de ligne par rapport au distributeur.

♦ Marie Sellier
Il est certain que c’est l’éditeur qui met la main au porte-monnaie pour faire en sorte que le livre existe ; d’où précisément la difficulté pour l’auteur de faire reconnaître sa création. C’est toute l’ambiguïté dont je parlais tout à l’heure dans mon introduction : cette dichotomie entre le livre oeuvre de l’esprit et le livre produit commercial.Autre question sur le numérique qui vient bouleverser la donne. Il n’y a plus de frais de fabrication. Certains éditeurs clament haut et fort qu’éditer un livre numérique ne coûte rien, si l’on excepte bien entendu les investissements réalisés en amont. 30 % étant dévolus à la distribution, il reste 70 %. Que pensez-vous du modèle en vigueur dans un certain nombre de maisons d’une répartition à 50/50 de la valeur ?

♦ Vincent Montagne
J’ai peu d’expérience et je ne connais pas d’éditeurs qui ne font que du numérique et qui seraient aujourd’hui en bénéfice. C’est-à-dire que les éditeurs numériques que je croise pour asseoir leur réussite publient souvent en papier par la suite leurs premières oeuvres numériques et retrouvent une économie…

♦ Marie Sellier
À l’heure actuelle, le marché est balbutiant ; il est de 4 % selon les chiffres du SNE.

♦ Vincent Montagne
Oui, 4 %, c’est d’ailleurs à peine supérieur en Allemagne, c’est presque un chiffre européen. Nous ne savons pas encore ce que coûte vraiment le numérique en économie seule. Aujourd’hui, si on amortit la publication en papier, on peut traiter en marginal le taux d’économie externe, les ventes à l’étranger, les traductions ou le numérique. Je ne pense pas que nous puissions dire aujourd’hui ce que coûte vraiment le numérique seul. Parce que si nous devons payer un à-valoir en numérique, nous ne sommes plus du tout dans cette économie-là. En autoédition, mettre un fichier sur un site, s’il n’y a pas de promotion, si le titre n’est pas porté, s’il n’y a pas eu un travail éditorial, je comprends que ça coûte ça. Je ne vois pas très bien pourquoi il faudrait fixer un chiffre dans une économie qui est en devenir. En audiovisuel, nous sommes arrivés à un schéma qui était effectivement plutôt 50/50. C’est-à-dire que, quand nous vendons une option audiovisuelle sur un roman, nous faisons un partage à 50/50 entre l’auteur de la future production et l’éditeur. Nous n’avons pas attendu qu’il y ait une loi ou une réglementation. Il y a plusieurs types de raisonnements. Tant mieux si nous arrivons à une rémunération qui est plus favorable à la création et personne n’a d’objections. Je crois que la question est de rentrer dans une économie viable qui satisfasse le déploiement de l’oeuvre d’un auteur dans le long terme. S’il s’agit juste de le mettre en ligne et puis on le lâche et on passe à autre chose, est-ce dans l’intérêt des auteurs ? Je ne le crois pas.

♦ Marie Sellier
Non, certainement pas. Mais on ne peut pas opposer l’un à l’autre. On peut accompagner un auteur dans lequel on croit, un auteur qui va générer des profits pour l’éditeur à terme – peut-être y a-t-il un plan de carrière de l’auteur –, mais on peut également lui consentir, dans ses contrats, des pourcentages de droits d’auteur correspondant à une rémunération juste et équitable puisque c’est le terme consacré dans la loi.

♦ Vincent Montagne
Je suis pour une rémunération juste et équitable.

♦ Marie Sellier
Nous sommes tous pour une rémunération juste et équitable. Je comprends que vous ayez du mal à vous prononcer, le modèle étant en cours d’élaboration. Nous savons ce qui existe dans certains domaines et nous y allons à petits pas. Je remarque actuellement que, dans les contrats que l’on nous propose, le taux généralement en vigueur est le même que pour le papier. Or, il y a actuellement une décote de 20 à 30 % du livre numérique par rapport au livre papier et nous savons très bien que le prix du livre numérique tend à la baisse. Est-ce que, dans un premier temps, nous pourrions aller vers l’équivalent en valeur absolue pour la version numérique et la version papier ? C’est-à-dire que l’auteur touche un montant constant. Par exemple, s’il touche deux euros dans l’univers physique, il touchera deux euros dans une configuration numérique, même si le prix est inférieur, ce qui implique donc une augmentation des pourcentages.

♦ Vincent Montagne
Nous sommes pris entre deux feux, celui du consommateur qui voudrait que le prix du livre numérique baisse et qui ne se contente pas de moins 30 % par rapport au prix du livre papier, et par une autre problématique qui est la transposition d’un livre papier numérique dit homothétique en objet numérique qui va évoluer vers des logiques plus complexes de bouquet ou d’abonnement. Nous avons défini dans notre accord l’éventuelle possibilité de remonter sur une assiette qui serait le prix public – en quelque sorte – avec la possibilité de comptabiliser les téléchargements ou les vues de l’oeuvre en question afin d’établir une rémunération juste et équitable pour l’auteur. Mais nous allons devoir réfléchir, dans la logique des abonnements particulièrement, à une rémunération assise sur d’autres types de partages.

♦ Marie Sellier
Mais vous savez qu’un certain nombre d’éditeurs sont contre ces formules d’abonnements et de bouquets. Pour le moment ça n’existe quasiment pas. Est-il souhaitable de s’orienter vers ces formules ?

♦ Vincent Montagne
Je voudrais juste rappeler que la rémunération des éditeurs et des auteurs vient du lecteur. Si le lecteur veut acheter dans une logique d’un bouquet ou d’un abonnement, ce sera son choix. Qu’on le veuille ou pas. Donc je pense qu’il faut s’attendre à ce que le modèle historique que nous connaissons change. Il va évoluer et, qu’on le veuille ou pas, on pourra acheter un livre dans sa version papier et dans sa version numérique le même jour. La problématique est donc de savoir comment la répartition de la valeur finale que paye le lecteur va se distribuer entre tous les ayants droit. Qu’ils soient auteurs, éditeurs et libraires.

♦ Marie Sellier
L’abonnement et le bouquet, c’est une question compliquée.

♦ Vincent Montagne
Oui, mais c’est ce qui nous attend.

♦ Marie Sellier
Parlons de l’existant, de la vente à l’unité. Est-il envisageable que tous les auteurs puissent avoir la garantie de toucher la même chose dans un contexte de décote du prix de vente de 20 % ? Pourrions-nous en faire une règle ?

♦ Vincent Montagne
Je pense que rentrer dans une administration précise de la décote appliquée me paraît totalement contraire à la diversité de tous les secteurs éditoriaux. Entre le juridique et la bande dessinée – pour prendre deux extrêmes –, nous n’avons absolument pas les mêmes perspectives et les mêmes performances. Moi je crois qu’il n’y a aucune règle générale par rapport à ça, c’est absolument impossible ; si nous pouvions trouver une règle qui fonctionne... Mais là encore, l’aspect multi-auteurs dans les oeuvres, l’aspect investissement notamment les abonnements et les bouquets, ce n’est que la transposition des collections que nous mettons en place finalement, ce qui est une forme de reconnaissance. Par exemple, quand un parent trouve un livre pour un enfant, il le prend parce qu’il connaît la collection et l’éditeur, il ne connaît pas l’auteur. Il y a une vision commerciale qui est celle d’un investissement quelquefois sur cinq ans ou dix ans pour arriver à percer ; donc la rémunération est fonction de cet investissement. Et je ne comprends pas pourquoi ce serait si différent dans le numérique. Quand on voit les sommes gigantesques que les acteurs numériques investissent…

♦ Marie Sellier
Oui, mais il y a déjà une différence par secteur. Il s’agit juste d’assurer à l’auteur qu’il toucherait la même chose dans le contexte d’une décote de 20, 30 % du prix de vente public. Les auteurs jeunesse, qui sont aujourd’hui moins bien lotis par rapport à leurs confrères de l’édition générale, le resteraient, mais en valeur absolue ce serait…

♦ Vincent Montagne
Mais pourquoi ne toucheraient-ils pas plus ?

♦ Marie Sellier
Je ne vous le fais pas dire ! Nous ne sommes pas là pour négocier, mais il va falloir le faire, me semble-t-il.

♦ Vincent Montagne
Si vous voulez justement que je reste un interlocuteur, il vaut mieux que je ne négocie pas. Je crois que ce qui s’est passé en Allemagne montre qu’une règle générale est totalement inapplicable. Nous sommes sur un marché en devenir ; laissons les expérimentations se faire, laissons monter des types de rémunération qui vont fonctionner. Les acteurs numériques en France perdent tout ce qu’ils veulent en France, donc laissons-les s’installer, qu’ils soient numériques en démarrage ou numériques venant des éditeurs installés. Il n’y a pas aujourd’hui d’économie qui soit rentable. Je ne parle pas des États-Unis.

♦ Marie Sellier
Aux États-Unis, le marché a un petit peu baissé de 30 % à 25 %. Les experts disent que le marché français pourrait s’établir aux alentours de 16, 17 % d’ici 2015/2020. Vous avez les mêmes chiffres ?

♦ Vincent Montagne
Je respecte « les experts »…

♦ Marie Sellier
Il est normal que nous nous préoccupions de ces questions-là, car c’est notre avenir proche.

♦ Vincent Montagne
Vous voulez dire qu’il s’agit de notre avenir, car nous sommes vraiment dans le même bateau. Le numérique aujourd’hui n’a pas trouvé ses marques en matière d’équilibre économique, donc fixer des règles prégnantes qui s’imposeraient à tous serait à mon avis une erreur stratégique pour vous comme pour nous.

♦ Marie Sellier
Nous avons beaucoup parlé de la reddition des comptes dans le cadre de notre accord. Je pense que nous sommes arrivés à des améliorations en termes de régularité et de précision des comptes. En revanche les chiffres eux-mêmes apparaissent trop souvent opaques aux auteurs. Que pourraiton faire pour qu’il y ait plus de transparence dans les comptes ? Après tout, personne n’a rien à cacher. Et question annexe, que pensez-vous d’un tiers de confiance qui pourrait intervenir en cas de litige, un organisme comme le CNL notamment, qui serait dépositaire des comptes des maisons d’édition et qui pourrait intervenir s’il y avait un problème.

♦ Vincent Montagne
Peut-être que je peux rappeler que le point de départ de notre discussion il y a deux ans, tout du moins à mon arrivée, était la suspicion ou en tout cas le manque de confiance sur les redditions de comptes. Il nous est apparu que c’était un problème grave qu’il fallait résoudre. Nous sommes arrivés à quelque chose qui est extrêmement fort parce que je rappelle que deux années sans reddition de comptes peuvent entraîner la résolution automatique selon un processus particulier du contrat en cours. Or je reçois des auteurs qui sont bloqués chez un éditeur. Il se trouve qu’à chaque fois ce sont des éditeurs qui sont eux-mêmes en difficulté ou qui ne sont pas les plus professionnels et que ces auteurs sont allés là aussi parce qu’ils n’étaient pas édités dans des maisons plus professionnelles. Quoi qu’il en soit, le fait que leur oeuvre soit bloquée alors que d’autres éditeurs sont prêts à les reprendre me choque. Profondément, ce que nous avons fait là est juste et, pour aller plus loin dans ce sens-là, si l’informatique le permet, je pense qu’il faut que petit à petit, comme pour un compte bancaire, les éditeurs, grâce à des clés d’accès, donnent aux auteurs la possibilité d’avoir accès à leur relevé de compte de façon récurrente, régulière, de façon trimestrielle. Évidemment, il y a la problématique des droits étrangers et ce n’est pas aussi simple.

♦ Marie Sellier
Nous pourrions imaginer que les droits étrangers tombent une fois par an. Mais qu’il y ait effectivement une plus grande régularité pour les droits issus des ventes nationales, car être payé une fois par an, dans le meilleur des cas, vous avouerez que c’est anachronique au xxie siècle.

♦ Vincent Montagne
Je crois qu’il faut résoudre complètement cette transparence et rétablir cette confiance. Nous pouvons nous tromper, mais un banquier ne vole pas l’argent que nous avons sur notre compte. Il faudrait qu’il y ait des relevés qui fonctionnent sur des bases automatiques et qu’il n’y ait pas un effort particulier de l’auteur pour aller chercher des sommes qui n’auraient pas été versées durant plusieurs années. Les éditeurs présents l’ont dit, bien évidemment, les grands éditeurs sont les plus organisés. Il y a 660 adhérents, mais il y a 3 000 éditeurs. Il y a donc environ 2 300 éditeurs dont on ne sait pas comment ils fonctionnent. Moi, je vois mal un organisme prendre le contrôle ou la charge comme un tiers de confiance. La confiance doit être contractuelle, elle doit être améliorée et, si elle n’est pas là, elle doit être sanctionnée et c’est ce que nous avons mis en place.

♦ Marie Sellier
Oui, c’est ce que vous nous avez dit, mais quand nous publions chez plusieurs éditeurs et que nous recevons nos relevés, nous nous apercevons par comparaison que certains d’entre eux ne sont tout simplement pas compréhensibles. Nous avons l’état des stocks N-1 et N+1, nous avons les ventes, nous avons les pilons, nous avons tout, mais néanmoins nous ne nous y retrouvons pas dans les chiffres. Pour peu que cela ne se passe pas absolument bien avec un éditeur, il peut alors y avoir une petite suspicion. À ce moment-là, l’auteur est complètement désarmé. Nous n’avons jamais vu en France un auteur demander un audit à son éditeur, alors qu’en Allemagne cela est prévu. Ne pourrait-on pas oeuvrer dans ce sens ? D’où l’idée d’un tiers de confiance.

♦ Vincent Montagne
Je rappelle que, dans cette négociation sur la reddition de comptes, nous avons ajouté que l’absence d’exhaustivité des informations contenues dans le code de la propriété intellectuelle pouvait entraîner la résolution du contrat. Nous avons même eu un débat pour savoir si cela appartenait au code de la propriété intellectuelle ou au code des usages. Donc nous allons vers cette amélioration. Laissons peut-être exister ce contrat avant de décider s’il faut aller plus loin. Il y a un rapport particulier entre l’éditeur et l’auteur, et nous avons mis toutes les armes qui n’existaient pas avant pour une automaticité de sortie le jour où ça ne fonctionne plus. Cela n’existait pas avant, il fallait aller devant le juge et c’était compliqué.

♦ Marie Sellier
Sinon qu’un éditeur peut envoyer des relevés en bonne et due forme plutôt que des relevés incompréhensibles. Le problème de transparence est autre et il existe. Si nous en parlons, c’est qu’il s’agit du problème principal rencontré par la plupart des auteurs.

♦ Vincent Montagne
La plupart des auteurs, ça m’inquiète !

♦ Marie Sellier
Pour les auteurs qui viennent s’ouvrir de leurs difficultés avec leurs éditeurs, c’est pourtant le problème numéro 1. Et quand nous en parlons entre nous, nous voyons bien que c’est un souci globalement assez répandu.

♦ Vincent Montagne
Je le comprends. Pour ce qui est des redditions de comptes, tous les grands éditeurs vendent dans 50, 60, 70 pays qui ont tous des modes de fonctionnements très différents. Une reddition de comptes c’est très complexe. Admettons qu’il y ait un tiers de confiance, la complexité ne sera pas résolue dans cette affaire. Il y a une problématique de confiance entre un auteur et un éditeur. Il faut que l’éditeur continue à investir, qu’il continue à porter une oeuvre et c’est la seule chose qui fait qu’il se bat pour cet auteur. J’ai envie de dire que ce problème dont nous parlons est souvent associé aux maisons d’édition qui sont en difficulté, pas uniquement bien sûr, mais à chaque fois que nous reprenons une maison qui n’est pas en bonne forme. Ce qui pêche, c’est souvent une mauvaise gestion à l’égard des auteurs et ils ont fait l’impasse sur les rémunérations parce qu’ils ne pouvaient plus payer.

♦ Marie Sellier
C’est dommage parce que ça tombe toujours sur l’auteur qui est le premier maillon de la chaîne et qui est aussi le premier à être oublié.

♦ Vincent Montagne
Je ne voudrais pas que cette discussion finisse sur une vision si négative de la relation auteur-éditeur. Je ne sais pas comment vous voulez conclure, mais cela me paraît restrictif.

♦ Marie Sellier
Je pense que nous avons besoin des éditeurs, je pense qu’il est très important d’avoir un regard extérieur sur ce que nous écrivons. Tout le monde, ou presque, écrit, tout le monde écrit Le livre magnifique. C’est l’éditeur qui va faire en sorte que ce livre puisse exister ou n’existe pas parce qu’il n’est peut-être pas suffisamment bon. En tant qu’auteur, j’apprécie le travail éditorial de très belle qualité qui entoure la création de mes livres et je milite pour que nous continuions à travailler ensemble. Ensuite, peut-être à d’autres conditions… Je suis une ardente défenseuse des éditeurs, voilà, c’est dit. C’est positif, non ?

♦ Vincent Montagne
Merci Marie, mais il faut l’écrire. Parce que nous voyons aujourd’hui que 1 200 auteurs américains l’ont écrit et c’est très important. Ils ont écrit un très beau texte sur le rôle qu’ils donnent à l’éditeur. Je ne vais pas le redire ici, je l’ai dit à Francfort. Il y a 2 000 auteurs en Allemagne qui signent aussi des pétitions. Le partage d’un gâteau, si beau soit-il, c’est formidable et je ne voudrais pas qu’on nous le pique ce gâteau. Et aujourd’hui, la vraie lutte que nous avons à mener ensemble c’est de défendre le droit d’auteur.

♦ Marie Sellier
Je suis tout à fait d’accord. Vous parlez des auteurs américains et il y a aussi les auteurs allemands, mais c’est dans un contexte très particulier, car ils ont été eux-mêmes attaqués. Ce qui n’est pas le cas en France où le prix unique du livre a jusqu’à présent protégé les éditeurs, et partant les auteurs, de ce genre de mésaventure. À ma connaissance, aucun éditeur n’a fait l’objet de pression de la part de celui dont nous ne prononcerons pas le nom ici. Je sais que vous avez été assez triste – les éditeurs – que nous ne prenions pas votre défense, mais en l’occurrence vous n’étiez pas attaqués en France.

♦ Vincent Montagne
Je crois que nous ne voyons pas assez le tsunami qui arrive. Le 10 septembre, Jean-Claude Juncker a écrit aux deux futurs commissaires chargés du numérique et du droit d’auteur : « nous allons devoir nous attaquer aux silos nationaux pour faire évoluer le droit d’auteur ». Cela veut bien dire ce que cela veut dire. C’est une phrase extrêmement claire et qui est dictée par un certain nombre de grands acteurs internationaux qui voudraient faire exploser à la fois la loi sur le prix unique et le droit d’auteur. Je pense que nous allons vers quelque chose de très complexe, c’est une réalité internationale dans laquelle la langue ne suffira pas à être une protection. On est passé de la défense de l’exception à la défense de nos industries d’une façon un peu générale. Toutes les semaines à Bruxelles, il faut que les auteurs soient avec nous à fond. On vous attend à Bruxelles aussi.

♦ Marie Sellier
Je vous laisse le mot de la fin, nous viendrons à Bruxelles. J’aimerais vous remercier doublement, Vincent, d’avoir accepté de venir, car à l’heure qu’il est vous devriez être à Rome. Vous avez reporté votre départ pour être avec nous, donc un grand merci et bon voyage.

♦ Vincent Montagne
Merci beaucoup.

 

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